Interview

Les Parents qui cuisinent : Emily Mazo-Rizzi

Emily Mazo-Rizzi est une américaine qui vit à Paris depuis 1999, où elle a d’abord travaillé comme chef de projet Internet. Elle est ensuite rentrée aux Etats-Unis pour se reconvertir en professeur de Pilates grâce à une formation d’un an, et elle enseigne ainsi le Pilates à Paris depuis 2010. Elle est mariée à un français, Bruno, et la cuisine et la nourriture font partie intégrante de leur vie de couple.

Je connais Emily depuis dix ans, depuis nos tout premiers échanges à travers Chocolate & Zucchini, et au cours de cette décennie elle est devenue ma propre prof de Pilates et une amie précieuse. Sa fille Olivia étant née quelques mois seulement après mon fils aîné Milan, nous avons eu de nombreuses conversations sur les enfants et la parentalité, et je suis tellement admirative de sa façon d’impliquer Olivia en cuisine (vous verrez ci-dessous !) que je tenais à l’inviter pour ma série des Parents qui cuisinent. Elle a bien voulu accepter ma proposition et j’espère que vous serez tout aussi intéressés que moi par son approche. Merci Emily !

clotilde

Peux-tu nous dire quelques mots sur ta fille ? Son nom, son âge et son tempérament ?

Emily Mazo-Rizzi

Olivia a deux ans et demi. Elle est facile à vivre, observatrice, calme, curieuse et douce. Elle aime bouger et rire et surtout, elle adore cuisiner avec nous. Elle est aussi hésitante à rencontrer de nouvelles personnes qu’elle l’est à découvrir de nouveaux mets, mais elle finit toujours par essayer et par apprécier.

clotilde

Est-ce que l’arrivée de ta fille a changé la façon dont tu cuisines ?

Emily Mazo-Rizzi

Absolument. D’ailleurs, je pense qu’il n’y pas un seul aspect de ma vie qui n’ait changé depuis que j’ai un enfant ! Avant, mon mari Bruno et moi passions facilement plus d’une heure à préparer le dîner ensemble chaque soir. Nos repas n’étaient pas forcément très élaborés mais nous avions toujours deux ou trois petits plats, ou une entrée et un plat. Maintenant, nous faisons plutôt des repas autour d’un plat central, ou un plat plus une salade ou une entrée froide.

Comme j’enseigne le Pilates, il y a deux soirs par semaine où je travaille, et Bruno cuisine pour nous ces soirs-là. Les autres soirs, je commence à préparer le dîner pendant qu’Olivia mange, et Bruno prend le relais que je vais lui donner son bain. Nous ne sommes pas encore assez organisés pour dîner tous ensemble le soir en semaine, mais c’est le but que nous nous sommes fixé pour la rentrée prochaine.

clotilde

Est-ce que tu te souviens ce que c’était que de cuisiner avec un nouveau-né ? As-tu des astuces ou des conseils pour les jeunes parents qui traversent cette phase ?

Emily Mazo-Rizzi

Quand j’étais en pleine phase de « nidification » en attendant l’arrivée d’Olivia, un de mes grands projets était de faire de la sauce tomate. Elle est née en octobre donc nous avions des bonnes tomates de notre maraîcher jusqu’à sa naissance. Bruno se moquait de moi car on achetait un ou deux kilos de tomates chaque semaine et je les préparais en sauce à congeler. Ça me rassurait de me dire que quand notre fille serait là, nous aurions au moins de la bonne sauce tomate maison à mettre sur des pâtes ou pour accommoder des légumes. Nous avons aussi préparé et congelé des portions de bouillon de poulet pour faire des risottos, des soupes et des sauces. Je pense que préparer soi-même un stock de nourriture en avance est une excellente manière de se préparer pour l’arrivé du bébé.

Ensuite quand Olivia est née, nous avons mangé plus de plats à emporter que nous n’en avons jamais mangé avant ou depuis ! Bruno a fièrement joué son rôle de « chasseur-cueilleur » en sortant dans un Paris froid, pluvieux et ensuite enneigé pour rapporter des choses faciles à préparer. Nous adorons les légumes, donc il y en avait toujours. Nous essayions aussi de doubler les quantités pour avoir des restes le lendemain.

Aux Etats-Unis, les amis et la famille apportent toujours à manger aux nouveaux parents. Comme j’aurais aimé que ça soit ainsi à Paris ! Si jamais j’ai un autre enfant, je pense que je serai plus directe et que je dirai aux amis qui viennent voir le bébé : « Ne vous embêtez pas avec un cadeau, apportez-nous plutôt à dîner ! » Plusieurs amis américains l’ont fait et qu’est-ce que nous étions reconnaissants !

Olivia fait des sablés.

Olivia fait des sablés.

clotilde

Au fil du temps, as-tu mis au point des recettes ou des stratégies qui te permettent de jongler entre la préparation des repas et ta fille ?

Emily Mazo-Rizzi

Nous essayons de préparer la nourriture pour Olivia en avance. Nous avons commencé quand elle était bébé. Le dimanche nous avons l’habitude d’aller au marché, et nous utilisions alors nos légumes pour préparer des quantités industrielles de compote de pommes ou d’autres fruits, des purées de carottes ou de courgettes ou de pomme de terre, etc. Comme un autre parent de cette rubrique, Tamami Haga, nous congelons tout à plat dans des sachets Ziplocs : nous avons un petit congélateur et ça fait gagner de la place. (Si vous le faites, n’oubliez pas de tout étiqueter et dater !)

Maintenant qu’Olivia est sortie de la phase « purée », nous continuons à lui préparer ses repas en avance et de les congeler. C’est incroyable le nombre de préparations qui se congèlent bien ! Elle adore le chou-fleur rôti de Clotilde, sans la sauce de poisson ; j’en ai d’ailleurs fait hier soir. Maintenant qu’elle est plus grande, nous essayons de préparer une portion de notre dîner en plus que nous gardons pour son dîner du lendemain. Pour les féculents nous avons toutes sortes de pâtes, de riz, et d’autres type de céréales dans le placard. Je congèle aussi de la pomme de terre et de la patate douce cuisinées en purée. Je rajoute des légumes partout, par exemple : purée de pomme de terre ET courgette, purée de patate douce ET potimarron, omelette aux épinards ou aux blettes, etc.

Olivia était dans sa chaise haute dans la cuisine avec nous dès son plus jeune âge, donc elle est complètement habituée. En grandissant, elle jouait ou dessinait pendant que nous cuisinions ; je gardais des jouets spéciaux rien que pour la cuisine. Maintenant, elle mange quand nous cuisinons notre dîner, et elle aide à préparer son repas.

Olivia étale la pâte pour les sablés.

Olivia étale la pâte pour les sablés.

clotilde

As-tu trouvé le moyen de l’impliquer dans ta cuisine ? Peux-tu nous dire comment tu t’y es prise, ce qui marche et ce qui ne marche pas ?

Emily Mazo-Rizzi

Olivia a commencé à cuisiner avec nous juste avant ses deux ans. J’ai commencé un samedi matin, sans contrainte de temps, et nous avons fait des sablés. Elle m’a aidée à sortir les ingrédients, à les mesurer, et à appuyer sur les boutons de la balance. Après, elle a appuyait sur les boutons du robot. Elle adore le voir tourner. Ensuite nous avons étalé puis découpé la pâte avec des emporte-pièce, et nous les avons mis sur la plaque. A un moment donné j’ai « sacrifié » un peu de pâte et elle a joué avec. Quand les sablés étaient prêts, elle a prononcé un « WAOUW ! » enthousiaste et s’est empressée de demander à goûter.

Maintenant nous lui confions autant de tâches que possible. Elle met le sel dans la casserole pour l’eau des pâtes ou du riz. Elle équeute les épinards — un super jeu de tri — et elle adore les laver. Elle sort des sacs les aliments congelés et découvre comme c’est froid et humide. Elle coupe le beurre pour le mettre dans son riz ou une autre céréale. Nous lui apprenons à verser avec soin, à remuer, à battre et même à couper. Bruno lui fait mettre sa petite main sur la sienne sur le couteau et elle guide le mouvement quand il coupe des aliments mous comme de la betterave ou de l’avocat. Elle sait qu’il faut pousser, et elle dit « Pouuuuuusse ! » Quand je découpe quelque chose, elle me dit « Attention les doigts, Maman! » Elle adore arroser d’huile d’olive les légumes à griller. Elle sort aussi les aliments du frigo ou du placard quand on le lui demande, et les remet bien à leur place.

Je pense que de l’avoir en cuisine avec nous fonctionne car elle a compris que c’est un lieu important pour notre famille ! Nous lui avons appris que cuisiner est un privilège, et elle sait si elle n’écoute pas nos instructions, elle risque de perdre ce privilège. Elle a été tellement contrariée quand c’est arrivé que ça n’arrive quasiment jamais.

Olivia et la cuisinière à gaz (!)

Olivia et la cuisinière à gaz (!)

clotilde

En tant que passionnée de cuisine, peux-tu nous parler des joies et des difficultés que tu as rencontrées en nourrissant ta fille, et en essayant de lui apprendre à être une mangeuse heureuse et audacieuse ?

Emily Mazo-Rizzi

Nous avions tellement hâte qu’Olivia commence la diversification : nous imaginions qu’elle ouvrirait la bouche, goûterait, avalerait et en redemanderait. Nous avons été extrêmement déçus ! La purée de carottes s’apparentait pour elle à une forme de torture. Cette première expérience était une bonne illustration des hauts et des bas de l’apprentissage de la nourriture avec un enfant. Quand ils essaient quelque chose pour la première fois, je pense que c’est important de rester calme et de ne pas se sentir vexé s’ils rejettent le plat que vous venez de passer des heures à lui préparer. Congelez les restes et réessayez encore et encore. Je ne sais plus où j’ai entendu ça, mais un pédiatre disait qu’un enfant doit essayer un aliment trente fois avant de déterminer s’il l’aime ou pas !

Olivia est souvent réfractaire quand il s’agit d’essayer de nouveaux aliments. Nous lui demandons de goûter une seule bouchée ; parfois elle accepte, parfois non, et nous ne l’obligeons pas à terminer si elle ne veut pas. Nous savons maintenant que même si elle résiste, elle finit toujours par goûter et la plupart du temps à aimer.

Nous sommes plus stricts quand nous sommes à la maison sur le fait qu’elle mange tout son repas avant de passer au yaourt ou au fruit. Par contre, quand nous sommes au resto ou chez des amis, nous lui proposons de tout et ne faisons pas d’histoires si elle ne mange pas un repas équilibré. Apprendre à choisir ses batailles est la clé quand on élève un enfant, et c’est aussi très utile pour que le repas soit un moment agréable.

Comme avec tout, les enfants apprennent par l’exemple. Bruno et moi voyons le moment du repas comme un temps précieux de détente, un moment pour partager de bonnes et de nouvelles choses en famille. Nous lui servons les choses que nous mangeons nous-mêmes, et nous l’encourageons à goûter au moins les nouvelles saveurs. Elle veut faire comme nous, elle veut manger ce que nous mangeons. Nous lui donnons même des choses que nous n’aimons pas, comme les betteraves ou le yaourt de brebis, et elle adore. Nous avons peut-être besoin de les regoûter trente fois nous aussi !

Olivia

Les Parents qui cuisinent : Laurie Colwin

Laurie Colwin fêtant les quatre ans de sa fille Rosa en 1988.

Laurie Colwin fêtant les quatre ans de sa fille Rosa en 1988.

Avez-vous déjà lu l’un des livres de Laurie Colwin ?

Cette auteure américaine, qui vivait à New York, a écrit des romans et a tenu pendant quelques années dans le magazine Gourmet une chronique dans laquelle elle abordait sa vision de la cuisine d’une façon si chaleureuse, accessible et pleine d’esprit qu’il était impossible — et l’est toujours aujourd’hui — de ne pas vouloir l’adopter immédiatement comme meilleure amie. Ces essais ont été publiés en deux recueils — non traduits en français à ce jour, contrairement à ses romans — intitulés Home Cooking: A Writer In The Kitchen et More Home Cooking: A Writer Returns to the Kitchen, et devenus cultes pour les amateurs de savoureuse prose culinaire.

Laurie Colwin est morte soudainement en 1992, à l’âge injuste de 48 ans, et a laissé derrière elle une petite fille, Rosa, qui n’avait alors que huit ans. Rosa Jurjevics, fraîchement trentenaire, est aujourd’hui productrice multimédia — elle a fondé son propre studio Big Creature Media il y a deux ans — et j’ai eu l’occasion d’échanger avec elle à l’automne dernier, lorsque l’éditeur Open Road a publié l’oeuvre de Laurie Colwin en e-books pour la première fois et m’a proposé de me mettre en contact avec elle pour promouvoir cette sortie.

J’ai immédiatement sauté sur l’occasion d’inviter à titre posthume Laurie Colwin, pour qui j’ai énormément d’admiration, dans ma série des Parents qui cuisinent où j’explore la façon dont l’arrivée des enfants façonne la cuisine de leurs parents. C’est la première fois que je donne la parole à l’enfant plutôt qu’au parent, et je suis reconnaissante à Rosa de partager ces souvenirs touchants de son enfance. J’espère que vous apprécierez autant que moi.

Profitez-en aussi pour découvrir les merveilleux livres de Laurie Colwin, et n’hésitez pas à partager vos propres souvenirs et astuces de cuisine pour et avec les enfants !

Entretien mené en anglais et traduit par mes soins.

clotilde

Pouvez-vous nous dire en quelques mots le genre d’enfant que vous étiez, et le genre de mère de Laurie Colwin était ?

Rosa Jurjevics

J’étais une enfant volontaire qui n’avait pas sa langue dans sa poche. Une enseignante a un jour écrit sur mon bulletin que j’étais la plus grande de ma classe et que ma mère m’appelait son « enfant viking ». Je ne sais pas si c’était en référence à mon héritage balte — bien que les Lettons n’aient jamais été vikings à ma connaissance — ou simplement parce que j’avais des manières et une stature un peu brusques, ce qui était d’ailleurs tout à fait vrai, je l’avoue.

Ma mère était une personne tout aussi décidée, et elle semblait heureuse d’avoir un enfant qui partageait ce trait de caractère, même lorsque nous étions en opposition sur des sujets tels que le contenu de ma boîte-repas pour l’école. Le dialogue était encouragé, mais je n’étais pas une enfant facile et je crois avoir souvent épuisé ma pauvre mère à râler, négocier ou piquer des crises.

J’adorais sa cuisine ; je ne vois pas comment il aurait pu en être autrement. Elle aimait tellement ça, et y mettait tant de soin et d’attention. Les gens se pressaient à sa table, heureux de passer du temps avec elle pendant qu’elle cuisinait. Elle demandait souvent à ses convives de goûter ses plats et de donner leur avis sans filtre. Ce n’était pas une cuisinière qui en faisait des tonnes, ou qui gardait ses secrets pour elle : elle avait vraiment à coeur de partager ses plats, ses recettes et des conversations animées.

Pour autant, ce n’était pas toujours facile d’être la fille qui mange des « trucs bizarres ». Ma mère avait des avis très arrêtés sur ce qui était bon ou mauvais pour un enfant, et pour les gens en général, et elle ne transigeait pas là-dessus. Mes camarades de classe et mes copains du quartier étaient sans doute heureux de découvrir chez nous le pain d’épices, le saumon et les asperges, mais je leur enviais leurs Oreos, leur fromage américain en tranches et leurs « jus de fruits » fluorescents.

Il y a des fois où je voulais juste être normale, avec des barres de céréales bourrées de chocolat dans ma boîte-repas plutôt qu’un kiwi, ou un sandwich au Wonderbread plutôt qu’au pain au levain de chez Bread Alone. J’arrivais quand même à remporter certaines batailles (les cuirs de fruit avec la Petite Sirène à gratter dessus), mais j’en ai perdu d’autres (pas de biscuits de supermarché !). J’ai donc continué à être l’élève de CP avec ses yaourts au lait de chèvre et son gouda fumé. Des années plus tard, une amie d’enfance m’a dit qu’elle avait toujours été jalouse de mes repas. « Moi je n’avais que des sandwichs au thon, m’a-t-elle dit, et éventuellement un yaourt. Toi, ce que tu mangeais était excitant ! » Elle avait raison.

Laurie Colwin et sa fille Rosa, deux ans, en 1986.

Laurie Colwin et sa fille Rosa, deux ans, en 1986.

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Les Parents qui cuisinent : Aria Beth Sloss

Aria Beth Sloss est l’auteur du roman Autobiography of Us qui vient de sortir en poche aux Etats-Unis.

Elle est aussi mariée à Dan Barber, le chef de génie qui est à la tête de Blue Hill à New York, où ils vivent. Je suis en contact avec Aria depuis que j’ai publié cette interview-frigo de Dan : j’avais annoncé la publication imminente de son roman, et elle m’avait remerciée en me proposant de m’en envoyer un exemplaire, que j’ai lu avec beaucoup de plaisir.

Dan et Aria ont eu une petite fille l’année dernière, et dans l’esprit de ma série Les Parents qui cuisinent, je brûlais de savoir comment leur vie culinaire avait changé depuis sa naissance. J’espère que vous apprécierez autant que moi de découvrir l’approche et les astuces d’Aria, ainsi que les deux recettes qu’elle nous livre plus bas.

clotilde

Peux-tu nous dire quelques mots sur ta fille ? Son nom, son âge et son tempérament ?

Aria Beth Sloss

Edith a eu un an le mois dernier. J’ai toujours levé les yeux au ciel quand j’entendais les gens attribuer une personnalité complexe à leurs nouveaux-nés, et l’univers s’est vengé en me donnant une petite fille qui est exactement la même depuis le jour de sa naissance : gaie, déterminée, avec des opinions bien à elle, et très drôle. Je n’aurais jamais imaginé que quelqu’un d’aussi petit puisse me faire rire autant.

clotilde

Est-ce que l’arrivée de ta fille a changé la façon dont tu cuisines ?

Aria Beth Sloss

J’ai un peu honte, parce que le changement n’est pas tant dans ma façon de cuisiner que dans le fait que je cuisine tout court. J’ai toujours été plutôt pâtisserie ; mon mari est cuisinier, donc pendant des années ça fonctionnait parfaitement. Et puis cette nouvelle petite personne est arrivée chez nous, et il s’est avéré qu’on ne pouvait pas la nourrir exclusivement de gâteaux et de biscuits.

Quand Edith a commencé la diversification, vers six mois, on a pris le pari un peu fou de sauter l’étape des purées et de lui donner à la place une version modifiée (moins de sel, pas de petits aliments présentant un risque d’étouffement comme les haricots secs, etc.) de ce que nous mangions. [Note de Clotilde : en français, on appelle ça la diversification menée par l’enfant.] Le premier mois, on était toujours un peu sur le qui-vive, mais à part ça, cette approche nous a bien convenu.

Et puis cette nouvelle petite personne est arrivée chez nous, et il s’est avéré qu’on ne pouvait pas la nourrir exclusivement de gâteaux et de biscuits.

Quand mon mari est là pour le dîner, il prépare des plats qui ressemblent beaucoup à ceux qu’il cuisinait avant la naissance de notre fille — des omelettes superbes, des salades avec des céréales et des légumes rôtis, des tartines de fromage frais avec un trait de vinaigre et des herbes fraîches — et on mange tous ensemble.

Pour les soirs où il est au restaurant, j’ai développé quelques recettes inratables : une soupe de lentilles (les bébés aiment la soupe, qui l’eut cru ?), des omelettes moins esthétiques mais acceptables, des toasts à l’avocat écrasé, des patates douces au beurre miso [recette ci-dessous !] et quelques plats simples comme des nouilles soba avec de l’huile de sésame grillé et du brocoli. Et puis j’ai commencé à faire des essais avec la farine de blé germé, qui rend les pâtisseries plus intéressantes sur le plan nutritionnel.

Aria et Edith dans les cuisines de Blue Hill à New York.

Aria et Edith dans les cuisines de Blue Hill à New York.

clotilde

Est-ce que tu te souviens de ce que c’était que de cuisiner avec un nouveau-né ? As-tu des astuces ou des conseils pour les jeunes parents qui traversent cette phase ?

Aria Beth Sloss

Mon premier conseil serait : n’épousez pas un chef ! Sinon, votre entourage sera trop intimidé pour vous apporter des petits plats, alors que bien sûr, c’est ce dont tout foyer avec un nouveau-né a désespérément besoin.

Quelques semaines après la naissance d’Edith, un ami qui a un enfant d’un an de plus nous a apporté un paquet de mini brioches de supermarché à la cannelle. « Vous ne les mangerez probablement pas, m’a-t-il dit, mais c’est ce qui nous a sauvé la vie. » Il avait raison : on ne les a pas mangées, mais j’ai été si touchée par le geste que je les ai gardées bien en vue dans la cuisine pendant deux semaines avant de les jeter. Tout ça pour dire que si vous avec des amis ou de la famille qui peuvent vous aider sur ce plan-là, c’est le moment de faire appel à eux !

Mon premier conseil serait : n’épousez pas un chef ! Sinon, votre entourage sera trop intimidé pour vous apporter les petits plats dont vous avez désespérément besoin.

Sinon, soyez indulgents avec vous-mêmes. Je crois beaucoup au plat « moitié fait maison ». Si vous arrivez à mettre des haricots secs à mijoter quelques heures mais que faire cuire du riz est au-dessus de vos forces, commandez-en au traiteur chinois le plus proche (c’est là qu’on est content d’habiter à New York), coupez une tomate en petits morceaux et ajoutez un peu de coriandre.

Si vous n’avez jamais pu finir les sandwiches du déjeuner parce que vous étiez trop occupé à _____ (insérez ici l’activité chronophage de votre choix : frotter des bodys, laver des biberons, vous arracher les cheveux en essayant de monter le transat), découpez-les en jolis petits rectangles façon tea sandwich et complétez avec des épinards ou du bok choy rapidement sautés à la poêle.

On mange rarement de la viande chez nous, ce qui est probablement un avantage quand il faut faire simple et rapide. On est épuisé avec un nouveau-né, mais il faut garder l’esprit clair, et manger sain et léger est le meilleur cadeau que vous puissiez vous faire.

clotilde

Au fil du temps, as-tu mis au point des recettes ou des stratégies qui te permettent de jongler entre la préparation des repas et ta fille ?

Aria Beth Sloss

Comme dans beaucoup de domaines de la vie de parents j’imagine, la clé est de s’organiser. Ce qu’il faut éviter, c’est de se retrouver face à une ribambelle d’ingrédients qui demandent beaucoup de préparation, ce dont inévitablement vous ne prendrez conscience qu’au moment où votre enfant se met à hurler de faim.

Les patates douces rôties — notre variété préférée, ce sont les patates douces japonaises blanches à la chair ferme — sont formidables pour ça. On peut les garder au réfrigérateur quelques jours et les faire réchauffer rapidement ; c’est pareil pour les soupes et les plats mijotés.

On a aussi la chance d’avoir une cuisine de restaurant où l’emmener. Elle pourrait observer les cuisiniers de Blue Hill pendant des heures.

Toute la préparation du repas est divertissante pour un bébé un peu plus grand. On a toujours gardé Edith avec nous dans la cuisine, et en général elle est ravie qu’on la porte sur la hanche pour qu’elle voie ce qui se passe dans la poêle ou la casserole. Les ustensiles de cuisine sont aussi des jouets parfaits pour les bébés : les casseroles, les spatules, les tasses à mesurer…

Quand elle était toute petite, j’ai souvent cuisiné avec elle en écharpe, et elle s’assoupissait assez vite. Pendant ce temps-là, je me disais qu’elle s’habituait aux sons et aux odeurs des fourneaux.

Dans notre cas, on a aussi la chance d’avoir une cuisine de restaurant où l’emmener. Elle pourrait observer les cuisiniers de Blue Hill pendant des heures. Ces bruits de casseroles, ces jeunes gens qui s’agitent en tous sens, ces piles de fruits et légumes aux couleurs vives… C’est un drame quand il faut partir.

clotilde

As-tu déjà trouvé des moyens d’impliquer ta fille dans ta cuisine ?

Aria Beth Sloss

A mon sens, l’implication en cuisine est une question de proximité : même si un enfant n’est pas directement en train de cuisiner, le fait d’être dans les parages est probablement suffisant pour éveiller sa curiosité et poser les fondations de sa culture culinaire. Pour ma part, j’attribue mon amour de la cuisine aux nombreux après-midis que j’ai passés dans ma chaise haute pendant que ma mère préparait le dîner.

J’attribue mon propre amour de la cuisine aux nombreux après-midis que j’ai passés dans ma chaise haute pendant que ma mère préparait le dîner.

C’est excitant à regarder, toute cette activité, et comme il y a des odeurs et des saveurs, c’est mille fois plus intéressant que la télévision. Au restaurant, je me dis qu’elle est triplement exposée, puisqu’il y a encore plus de cuisiniers, d’ingrédients, d’odeurs, sans parler de l’énergie tourbillonnante qui règne dans une cuisine professionnelle. J’ai hâte de pouvoir lui mettre une petite veste de chef et de la faire participer.

En attendant, quand je cuisine, j’essaie de lui proposer un ingrédient qu’elle peut grignoter — une lamelle d’avocat si je fais des toasts à l’avocat, un bâtonnet de patate douce si je fais mijoter des légumes, un morceau de poire mûre qui fera notre dessert. Moi-même, je goûte tout en cuisinant, donc ça me paraît normal de lui en faire profiter aussi.

clotilde

Peux-tu nous parler des joies et des difficultés que tu as rencontrées en nourrissant ta fille, et en essayant de lui apprendre à être une mangeuse heureuse et audacieuse ?

Aria Beth Sloss

J’ai été émerveillée de voir à quel point il est gratifiant de voir Edith manger. Je crois que ça touche à quelque chose de très profond dans la parentalité que ce soit un tel plaisir de voir son enfant manger avec bonheur quelque chose qu’on a préparé.

J’espère que je vais réussir à garder une approche assez détendue de ses habitudes alimentaires. On a décidé assez tôt de ne jamais 1) la forcer à manger quoi que ce soit, ni 2) organiser les repas autour de ses prédilections, et je crois que jusqu’ici ça a grandement contribué à faire de nos repas des moments joyeux et agréables pour tous.

On a pris l’habitude d’incorporer une large palette d’ingrédients et de saveurs dans les plats les plus simples.

J’ai aussi pris sur moi de la laisser se nourrir seule depuis le tout début. J’y croyais sur un plan intellectuel et pseudo-psychologique — pourquoi ne pourrait-elle pas prendre dès le début une part active dans son alimentation ? — tout en me disant que ça pouvait être un désastre monumental en pratique. Mais ça a été génial ! Ce n’est pas toujours joli à voir, certes, mais j’ai trouvé des bavoirs qui sont pratiquement des combinaisons de protection intégrales, et on y va gaiement. Ça peut paraître bizarre, mais quand on réfléchit aux six mois qui viennent de s’écouler, mon mari et moi-même avons l’impression que la meilleure chose qu’on ait faite pour l’alimentation d’Edith, c’est de la mettre aux commandes.

On a aussi pris l’habitude d’incorporer une large palette d’ingrédients et de saveurs dans les plats les plus simples. Par exemple, je fait régulièrement cuire une grande quantité de flocons d’avoine qui nous fait quelques petits déjeuners. Quand j’en fais réchauffer, j’ajoute un trait de lait d’amande, une pincée de cannelle et un peu de gingembre râpé. Le restaurant de mon mari a lancé une ligne de yaourts salés, et j’en ajoute souvent une cuillerée — celui au panais est notre préféré en ce moment. Ce sont des goûts assez forts, mais elle adore.

Je mets un peu de curry et de lait de coco dans la soupe de lentilles que je lui donne [recette ci-dessous !], une pincée de paprika dans l’avocat écrasé, du persil haché sur une tartine de ricotta. Un autre exemple, c’est les céréales : j’ai remplacé la farine blanche par de la farine complète germée pour certaines des recettes de muffins qu’elle adore dans ce livre, et mon mari rapporte du restaurant du sarrasin et du farro [Note de Clotilde : c’est une sorte d’épeautre] qu’on met dans les soupes.

J’ai tendance à penser que les enfants sont beaucoup plus ouverts qu’on ne le croit. Et si on ne leur représente pas le monde des saveurs dans ce qu’on leur sert, comment pourraient-ils réaliser combien ce monde est vaste et passionnant ?

Edith

La Soupe de lentilles d’Aria

J’aime bien utiliser les toutes petites lentilles noires beluga, mais bien sûr on peut prendre n’importe lesquelles. J’utilise du bouillon quand on en a, mais sinon je mets de l’eau salée, dans un ratio liquide/lentille de 2 pour 1. Comme je ne suis pas dingue d’oignons, je coupe un oignon en quatre, je le fais cuire avec les lentilles, et je l’enlève quand les lentilles sont tendres. A la fin de la cuisson, j’ajoute l’un des ingrédients suivants : une pincée de cannelle et une pincée de curry, ou une petite cuillerée de très bonne harissa, ou une cuillerée de lait de coco et un peu de piment en poudre.

Les Patates douces au miso d’Aria

Faites rôtir des patates douces japonaises jusqu’à ce qu’elles soient tendres. Pelez et coupez en rondelles. Pour Edith, je les coupe en bâtonnets pour qu’elle puisse les tenir facilement. Dans une petite poêle, faites fondre une noix de beurre jusqu’à ce qu’il commence à mousser, et ajoutez une cuillerée de miso blanc assez doux. Mélangez doucement jusqu’à ce que le miso ait fondu, puis faites sauter rapidement les patates douces dedans en les tournant pour qu’elles soient bien recouvertes.

Les Parents qui cuisinent : Lucy Baluteig-Gomes

Lucy Baluteig-Gomes est la créatrice française de Rose la Biche, une ligne de vêtements à la fois faciles à porter et poétiques, ornés de cascades de pétales, de cols froncés, ou de plastrons en tulle.

Lucy et moi nous connaissons depuis des années — depuis une rencontre C&Z à San Francisco en 2006 — et j’ai suivi ses aventures lorsqu’elle a quitté la Californie pour rentrer à Paris, avant de repartir pour Barcelone où elle vit aujourd’hui. Lucy a deux enfants qui sont encore petits, et je suis ravie de l’accueillir pour ma série des Parents qui cuisinent.

clotilde

Peux-tu nous dire quelques mots sur tes enfants ? Leurs noms, leurs âges et leurs tempéraments ?

Lucy Baluteig-Gomes

J’ai deux enfants. Oscar, un garçon de 6 ans, et Brune, une fille de 3 ans. Deux caractères totalement différents, ce qui ne les empêche pas d’être très complices.

Oscar est un enfant doux et sensible, posé et responsable. Très sociable, il adore faire le clown pour faire rire les gens et ne supporte pas l’injustice. On s’amuse souvent à dire qu’il faudrait lui remettre le Prix Nobel de la Paix !

Brune est une petite fille vive, espiègle et battante, pleine d’énergie avec un caractère bien trempé. Elle a déjà compris qu’un de ses sourires peut faire craquer n’importe qui, et elle sait en jouer habilement pour obtenir ce qu’elle veut !

clotilde

Est-ce que l’arrivée de tes enfants a changé la façon dont tu cuisines ?

Lucy Baluteig-Gomes

Pas vraiment. Une fois la phase « bébé » passée, j’ai très rapidement fait en sorte de ne préparer qu’un seul repas pour tout le monde. D’abord par souci de praticité, mais aussi parce que je tiens à ce que le moment du repas soit partagé : c’est mon côté tradi ! On parle des légumes ou des épices utilisés, on commente si on aime ou pas, et puis on discute aussi de la journée de chacun. C’est vraiment un moment qui m’est cher où je fais en sorte que l’on se retrouve tous les quatre assis ensemble le plus souvent possible, quitte à dîner tard.

Et puis je viens du Sud-Ouest : on ne rigole pas avec la nourriture dans ma famille, on adore cuisiner, et absolument tout tourne autour de ça ! Du coup, j’ai plutôt légèrement adapté certaines de mes recettes au niveau de la présentation pour les rendre plus attrayantes pour les enfants (le poisson sous forme de boulettes par exemple) ou pour les réaliser plus rapidement (un risotto en 9 minutes dans ma cocotte minute). C’est vrai que je suis toujours à la recherche d’astuces ou techniques pour varier et gagner du temps, mais dans l’ensemble, je n’ai pas vraiment changé la façon dont je cuisine.

Lucy's children

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Les Parents qui cuisinent : Matthew Amster-Burton

Matthew et Iris
Matthew et Iris devant Kawajiro, un restaurant de brochettes d’anguilles à Tokyo.

Permettez-moi de vous présenter Matthew Amster-Burton, mon nouvel invité pour la série des Parents qui cuisinent.

Matthew est une plume de talent dont j’adore l’humour, et qui écrit aussi bien sur les finances personnelles que sur la cuisine (ses articles ont été inclus dans pas moins de cinq éditions de l’anthologie annuelle Best Food Writing).

Il co-anime le podcast Spilled Milk avec Molly Wizenberg, et il est l’auteur du livre Hungry Monkey: A Food-Loving Father’s Quest to Raise an Adventurous Eater, et du récent Pretty Good Number One: An American Family Eats Tokyo.

Pretty Good Number OneMatthew a une fille de neuf ans, et comme vous pourrez le constater, son approche est ludique, détendue et pleine d’astuce. J’espère que ses réponses vous plairont autant qu’à moi.

Peux-tu nous dire quelques mots sur ta fille ? Son nom, son âge et son tempérament ?

Iris a neuf ans, et c’est une enfant très facile. Elle aime aller à l’école et on s’entend bien. J’en profite pendant que ça dure.

Est-ce que l’arrivée de ta fille a changé la façon dont tu cuisines ?

Oui, en mieux et en moins bien. Je suis devenu beaucoup plus fiable, et on peut maintenant compter sur moi pour préparer à dîner et que ce soit prêt à une heure raisonnable. Je suis aussi moins enclin à cuisiner un plat compliqué qui prend la journée : pendant des années j’étais trop fatigué, et une fois mon énergie retrouvée, je me suis aperçu que ça ne me manquait pas, donc j’ai continué à cuisiner surtout des choses simples. Cela semble être le cas pour de nombreux parents.

Le côté négatif, c’est que je compose probablement un peu trop avec les goût d’Iris. Il y a des plats que j’aimerais bien servir, mais je sais qu’Iris les détesterait. Ils sont quand même de moins en moins nombreux à mesure qu’elle grandit. Par exemple, récemment, elle a décidé qu’elle aimait à nouveau les choses épicées après les avoir abandonnées à l’âge de deux ans. Donc le curry thaï a de nouveau droit de cité, enfin !

Est-ce que tu te souviens ce que c’était que de cuisiner avec un nouveau-né ? As-tu des astuces ou des conseils pour les jeunes parents qui traversent cette phase ?

Presque tout ce qui touche au fait d’avoir un nouveau-né est terrible. Mon conseil : si quelqu’un vous propose de vous apporter à manger, dites oui ! Personne ne devrait culpabiliser pour ce qu’on fait pour survivre aux trois premiers mois d’un bébé.

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